Skip to main content

Notre équipe est à votre écoute pour construire un programme adapté à vos besoins.

Contactez-nous

Nusrat Durrani 2

Interview de Nusrat Durrani

Directeur général de MTV World depuis plus de dix ans, difficile de croire que Nusrat Durrani a commencé comme stagiaire au sein de la légendaire chaîne culturelle américaine. Mais à force de travail et d’une bonne dose de persévérance, ce businessman et producteur iconoclaste, « chef d’un gang de motards » à ses heures perdues, a fini par réaliser son rêve. De son enfance en Inde à sa récente visite de thecamp, Nusrat Durrani revient avec nous sur les traces de son impressionnant parcours.
 

Qu’est-ce qui vous a mené d’Inde en Amérique ?

J'ai toujours suivi ma musique intérieure. J'ai suivi mon étoile du berger, le Tamborine Man que chantait Bob Dylan. Sur le chemin, j'ai trébuché pas mal de fois, j'ai combattu les dragons du conformisme. J'ai été rejeté, on m'a brisé le cœur, mais j'ai aussi été touché et sauvé par la grâce et la générosité des autres. J'ai survécu à tout ça et j'ai remporté quelques petites victoires après de nombreuses défaites. Je ne suis pas très intelligent, mais je suis très entêté.

Je suis né dans cette glorieuse contradiction qu'est l'Inde, de merveilleux parents. Mon père était un intellectuel et un gentleman, ma mère une doctoresse, une « anomalie ». C'était une femme à la fois rebelle et éprise de traditions, une mère et une épouse dévouée. J'ai étudié à La Martinière, une école privée élitiste fondée par un Français qui travaillait pour les Britanniques. Mon enfance a été pleine de contrastes. Très protégé, j'ai reçu une éducation occidentale au milieu de la misère et de la culture kaléidoscopique de l'Inde.

J'ai grandi dans ce qui m'apparaît maintenant comme un ailleurs fantastique, un canevas de vies vaste et riche, mais dans lequel j'étais malgré tout à part. Je ne suis pas devenu le docteur que mes parents voulaient que je devienne. J'étais un marginal passionné de rock 'n' roll profondément influencé par Kerouac, Dylan, Bowie et les films de Shyam Benegal. J'étais voué à m'opposer à la culture conservatrice de l'Inde et j'ai finalement quitté le pays en 1990.

J'ai travaillé dans le marketing chez Honda pendant cinq ans, à Dubaï. Cette ville est une hallucination jaillie de nulle part, un Shangri La de constructions magnifiques. Mais sous la façade hypnotique de la modernité, il se cache quelque chose de plus noir. Nous menions une vie confortable mais tissée d'illusions. D'un autre côté, c'est là-bas que beaucoup de mes idées sur la façon dont nous pourrions réparer certaines des injustices du monde se sont formées. C'est aussi à Dubaï que j'ai regardé MTV pour la première fois.

 

Comment avez-vous commencé à travailler pour la chaîne ?

J'ai été profondément déçu par l'artifice et le vide de Dubaï. Une nuit, je zappais à la télévision quand j'ai vu mon idole de jeunesse, David Bowie, sur MTV. C'était magique. J'ai fait des recherches sur la chaîne et le groupe Viacom, et j'ai décidé de travailler pour eux. J'ai quitté mon travail, j'ai pris un avion pour New York, je me suis rendu au siège de MTV où je leur ai demandé de m'engager. Ils ont refusé plusieurs fois. Ils restaient de marbre face à ma passion pour la musique et pour la marque. Je me suis entêté parce que je n'avais pas de plan B. Au final, ils m'ont pris comme stagiaire. J'avais l'impression de faire la chose la plus ridicule que j'avais jamais faite. J'étais le stagiaire le plus vieux du monde, ça pousse à l'humilité...

À l'époque, MTV abritait une sous-culture créative, c'était un bocal d'agités. Un genre de Far West où les idées folles avaient encore leur place. Tom Freston et Judy McGrath régnaient sur la chaîne comme un roi et une reine bienveillants. De véritables visionnaires. Et même si j'étais un outsider, l'entreprise m'a permis d'expérimenter, de prendre des risques et de faire des choses radicales. C'était une marque énorme, emblématique, et je suis fou de joie d'y avoir travaillé pendant plus de vingt ans, et d'avoir eu des mentors comme Tom et Judy.

 

Dans votre bio Twitter, vous vous décrivez notamment comme un « chef de gang de motards ».

C'est une métaphore. Je possède une Triumph et, adulte, j'ai toujours conduit des motos. J'aime la poésie et le danger que ça induit. Comme dans An American Prayer, de Jim Morrison, je m'imagine parfois être un justicier qui enfourche sa moto la nuit... et si vous faites du mal aux gens ou aux choses que j'aime, « mon gang vous aura » !

 

Comment avez-vous eu l'idée du film Madly ?

Madly est un hommage cinématographique aux formes de l'amour dont on ne parle pas. En voyant des dizaines de films d'amour récents, j'ai été frappé par le fait que de nombreux thèmes amoureux n'étaient jamais abordés. L'amour entre une femme mariée et un adolescent ; ou bien l'amour terrifiant qui unit une jeune mère et son nouveau-né par exemple. J'ai alors invité six cinéastes internationaux que j'admirais à créer les films qu'ils voulaient sur des histoires d'amour inhabituelles. Le résultat est un montage intriguant. C'est un état des lieux de l'amour dressé par des réalisateurs iconiques comme Mia Wasikowska, Anurag Kashyap, Gael Garcia Bernal et Sono Sion.

 

Qu'en est-il de Rebel Music ?

Je dois dire qu'en plus de vingt années passées à travailler dans les médias, Rebel Music est un des moments dont je suis le plus fier. Les médias occidentaux peignent souvent une image sans nuance de pays troublés comme la Turquie, l'Iran et l'Égypte. La façon dont on présente les choses fait souvent peu de cas des jeunes, des femmes, des gens de tous les jours dans des pays comme l'Afghanistan, la Palestine et Israël, ou le Mexique. Des civilisations entières se retrouvent stéréotypées comme gens qui haïssent en bloc les pays de l'Ouest.

Rebel Music est une série en 13 parties qui s'attache à de jeunes musiciens et militants combattant l'oppression et l'injustice dans ces pays. Elle donne une vision humaine et inspirante de jeunesses dont on n'avait jamais entendu parler jusque-là. Son producteur exécutif est l'artiste militant Shepard Fairey, et Laura Jane Grace d'Against Me! s'est chargée de la musique.

Elle a été très bien accueillie pour une série sans célébrités ou angles commerciaux. L'épisode sur les Amérindiens est devenu la vidéo la plus vue et la plus partagée de l'histoire des réseaux sociaux d'MTV. Rebel Music a reçu des louanges de la Maison-Blanche, à l'époque d'Obama. Et, plus important encore, elle a créé une plateforme pour se faire la voix des sans-voix du monde entier.

 

Votre parcours a-t-il eu une influence sur vos travaux ?

Oui. Je pense que tout mon travail est coloré par ce parcours. Par les gens qui m'ont inspiré, les villes qui m'ont enchanté, ainsi que la beauté, la laideur et les inégalités dont j'ai été témoin sur la route.

 

Croyez-vous que la pop culture a le pouvoir de changer le monde ?

Oui, tout à fait. Mais il reste à créer un cadre démocratique pour sa distribution. Actuellement, une poignée de pays ont le monopole de la musique et de la culture pop, c'est la raison pour laquelle ce qui se fait en Occident est encore la culture par défaut dans le monde entier. C'est archaïque et faux. J'adorerais voir une pollinisation sauvage de la musique et de la culture, issue des quatre coins de la planète. C'est Omar Souleyman qui devrait représenter la Syrie, pas Bachar el-Assad. De même que les musiciens, les auteurs et les photographes iraniens devraient être les ambassadeurs de leur pays, pas seulement leurs mollahs. Les médias américains et européens, en particulier, auraient tout intérêt à exposer leur public aux sons et aux histoires étonnantes du reste du monde.

 

Pourquoi raconter des histoires est-il une façon si puissante de toucher les gens ?

Les êtres humains font tous partie d'un système mythologique. C'est ce qui donne du sens à nos vies. Nous vivons au sein d'une histoire plus grande que nous, d'une toile entrelacée d'histoires qui créent un contexte, un but, et qui existent depuis que nous sommes humains. Nous sommes les héros, les méchants, les dieux et les déesses des histoires que nous avons lues, entendues ou que nous nous sommes racontées à nous-mêmes. Mais il nous faut continuer à faire évoluer ces mythologies et à inventer des histoires alternatives.

Imaginez si les jeunes devenus majeurs durant la présidence de Donald Trump n'avaient aucune autre histoire dont se remplir que celles qu'ils lisent sur les réseaux sociaux ou les médias grand public. Xénophobie, misogynie, racisme, terrorisme, népotisme, corruption... Nous avons besoin de davantage d'histoires inspirantes, à l'opposé de tout cela. Heureusement, nous avons aujourd'hui des gens incroyables pour raconter ces histoires, et les nouvelles technologies les aident en cela.

 

Qu'avez-vous pensé de thecamp, lors de votre récente visite là-bas ?

thecamp est une opportunité historique et épique d'avoir un véritable impact grâce à l'innovation. Si l'exécution est aussi ambitieuse que la vision, thecamp peut devenir l'épicentre du changement à une échelle mondiale. C'est une occasion exceptionnelle qui symbolise aussi ce grand moment que vit la France, qui redevient une nation capable de guider et d'inspirer le monde.

Je suis ravi de ma visite là-bas. Le campus est superbement conçu et l'architecture est harmonieusement intégrée à la nature et aux éléments. Nous avons maintenant besoin de développer le cadre philosophique en harmonie avec l'embarcation que nous avons créée. L'équipe est pleine de gens passionnés et talentueux qui m'ont fait forte impression.

Nous avons à présent besoin de créer des programmes radicalement innovants, susceptibles de catalyser les changements dont le monde a besoin pour inspirer nos publics, nos collaborateurs et émerveiller nos partenaires. Cela ne pourra se faire que si nous travaillons avec des jeunes gens intelligents, et toute une variété de gens talentueux venus du monde entier. Les êtres humains qui peupleront thecamp doivent refléter le monde que nous voulons aider à créer.

 

Est-il important d'encourager ce genre d'entreprise ?

Très. Il y a énormément de négativité, de pensée régressive et de philistinisme dans le monde. Nous sommes à un moment délicat de notre vie sur Terre, constamment sur le fil de désastres environnementaux, de la guerre, de la terreur, de la haine et de grandes inégalités. Mais nous avons aussi de belles opportunités de changer les choses grâce aux avancées technologiques, au progrès et à l'entreprise humaine.

Les initiatives comme thecamp peuvent faire pencher la balance en faveur d'un monde plus équitable, plus productif et plus sain, où tout le monde pourra bénéficier des fruits de la modernité. Nous pouvons y créer des médias plus inclusifs et progressifs, capables de créer une mythologie nouvelle pour l'avenir.